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En France le ju-jitsu apparaît de façon très remarquée à l'automne 1905. Le combat organisé entre Georges Dubois, spécialiste des sports de défense français, et le professeur Ré-Nié place la méthode japonaise au premier plan de l'actualité sportive parisienne. Les articles sur le ju-jutsu se multiplient dans les journaux spécialisés et dans les grands quotidiens. Le 14 janvier 1906, dans le sport Universel illustré, on peut lire : "Tout est au jiu-jitsu ! Les rues, les journaux, les théâtres, les music-halls retentissent de ce mot magique qui sonne comme un clairon de victoire." L'emphase du journaliste révèle l'ampleur du succès.

Début septembre, l'ouverture d'une école de ju-jutsu, au 55 rue de Ponthieu près des Champs-Elysées, est à l'origine de publications régulières vantant les mérites de la méthode japonaise. Apparemment irrité par tant de publicité, Georges Dubois s'insurge. Le jiu-jitsu : c'est l'emprise de la race jaune dans une tradition gréco-latine jusque-là respectée. Il adresse à la revue l'éducation Physique un article ironique contre "ces japonais qui viennent en Europe tordre nos articulations avec un sang-froid. On apprenait à tomber noblement, sur des coups loyaux. Survint le Jiu-Jitsu. Oh ! avec lui ce ne fut pas long. Tout ce que vingt siècles enseignèrent de lutte gréco-latine s'envola sous sa pichenette. Rien n'existait que les secrets nippons."


LE COMBAT REGNIER-DUBOIS



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Georges Dubois, maître d'armes et de boxe, est également professeur d'escrime de la Fédération des sports et de la chasse, il sera plus tard maître d'armes à l'Opéra-Comique de Paris. C'est surtout un homme de tradition qui pratique les sports de défense français. Il est connu comme un "boxeur redoutable" et "un faiseur de poids et haltères de premier ordre". Dubois mesure 1,68m, pèse 75 kilos. Il a 40 ans. Son adversaire a japonisé son nom en devenant professeur de ju-jutsu. Il s'appelle, en fait, Ernest Régnier. Il a 36 ans. Son poids est de 63 kilos, sa taille de 1,65 m. Régnier a pratiqué la boxe, mais surtout la lutte, formé par le célèbre François le Bordelais. Les règles du combat sont simples. " Tout était autorisé sauf mordre, crever les yeux et blesser le bas-ventre. Nous pouvions donc nous briser un membre ou nous étrangler, sans préjudice de certains coups frappés avec le "coupant de la main" encore plus dangereux."

Plusieurs fois retardé, le duel est fixé au 20 octobre. Il se déroule en plein air, "par un vent glacial", sur la terrasse de l'un des bâtiments de l'usine de carrosserie Védrine, à Courbevoie. Un ring de douze mètres sur douze est aménagé, entouré de banquettes. Régnier porte un veston, Dubois une jaquette et des gants rouges. La rencontre n'est pas publique. Seuls sont admis les initiés qui en chapeau haut-de-forme attendent. Le journaliste de l'auto écrit : "il y a plus de cinq cents invités !... Le Tout Paris sportif était présent. Les célébrités de la boxe coudoyaient les rois de l'automobilisme, les escrimeurs célèbres se pressaient autour du ring, la presse sportive était là au grand complet."

L'arbitre prononce le sacramentel : "allez messieurs !" les deux hommes s'observent. Sur une feinte de Ré-Nié, Dubois attaque par un "chassé" que son adversaire esquive. Sur le corps à corps qui s'ensuit, Dubois projeté à terre, essaie d'étrangler Ré-Nié, mais celui-ci se saisissant du poignet lui porte une clé de bras. Dubois pousse un cri terrible et s'avoue vaincu. La passe a duré 6 secondes exactement. "Le coup est dénommé arm-lock en Angleterre et s'appelle udi-shi-ghi en japonais" Le professeur Ré-Nié vient de consacrer "le triomphe de la méthode japonaise sur la méthode française".

Au lendemain de sa victoire, Régnier reçoit "plus de soixante demandes" d'hommes de lettres désireux d'écrire avec lui un ouvrage sur le ju-jutsu. C'est ainsi que Guy de Montgaillard, l'écrivain et poète du Lauragais, participe à la rédaction d'un ouvrage au titre évocateur, les Secrets du jiu-jitsu.



LES DÉMONSTRATIONS ANTÉRIEURES


Le ju-jutsu n'est pas une pratique inconnue des Parisiens, mais aucune des exhibitions antérieures n'a eu le succès du combat Rénier-Dubois. A la fin du XIXe siècle, de nombreux Japonais sillonnent l'Europe et étudient le fonctionnement des sociétés occidentales. Leurs voyages sont parfois l'occasion de démonstrations privées. Le commissaire de la ville de Paris rapporte la visite, en 1901, du procureur général de la ville de Tokyo. Peu impressionné par la stature d'un des représentants de l'ordre, l'administrateur japonais explique à son collègue français les techniques en usage dans la police nipponne. Il donne alors une démonstration improvisée qui pourrait être une des premières initiations de la police française. Il est fort probable que des rencontres semblables ont eu lieu dans d'autres circonstances notamment dans le cadre des relations militaires.

La première démonstration publique semble avoir eu lieu lors de l'exposition universelle de 1900, mais elle passa presque inaperçue. Trois ans plus tard, la venue de deux jujitsuka, Raku et Eida, sur une scène de music-hall, à l'Alhambra, avait momentanément éveillé l'intérêt des Parisiens. Elle est restée sans suite.

Il existe une différence essentielle entre ces présentations anecdotiques et l'"événement sportif" et mondain de l'automne 1905. Car l'ouverture d'une salle près des Champs-Elysées ainsi que la campagne publicitaire qui l'accompagne s'inscrive dans la démarche de celui qui souhaite implanter le ju-jitsu en France, Edmond Desbonnet.



EDMOND DESBONNET ET LE JUJITSU


Depuis 1899, Edmond Desbonnet fait connaître, à Paris, une méthode personnelle et originale fondée sur l'utilisation des haltères légers. Le système qu'il propose offre la santé par les exercices musculaires. Passionné par la force, admiratif de la beauté plastique et de la statuaire antique, ce Lillois d'origine est "l'inventeur" de la culture physique, le précurseur du culturisme. Par sa méthode il souhaite doter le jeune homme "appelé à servir sa patrie" de muscles résistants et de procurer à la jeune femme la "force nécessaire à l'accomplissement de sa mission, grandiose entre toutes, la maternité". Il participe ainsi à la "régénération de la race", le courant médical du début du siècle qui lutte pour l'amélioration de l'hygiène et de la santé.

Interrogé peu avant sa mort, en 1953, Desbonnet se souvient de ses premiers contacts avec la méthode japonaise. Étant en Angleterre en 1905 pour arbitrer des exercices de force, je me rendis à mon club habituel et là, on me dit : "Vous êtes très fort, mais pourriez-vous venir à bout d'un petit homme de 50 kg ?" je ne pus m'empêcher de sourire. Devant mon scepticisme, on m'offrit de voir, de faire même un combat et on me conduisit au Bartisu-club. J'y vis deux petits Japonais, plutôt gringalets, et je me dis avec une grande satisfaction, pour ne pas dire suffisance, qu'avec 41 cm de tour de bras et le reste à l'avenant, je n'en ferais qu'une bouchée... Présomptueux que j'étais ! (.....) Fort de cette expérience, je désirais vivement présenter ce nouveau sport à Peris, et de l'enseigner dans mon école comme lutte de self-défense par excellence."

Le Bartisu-Club de Londres est la première école européenne de jujutsu. Il est fondé en 1899 par un ingénieur anglais, W.E.Barton-Wright, qui propose une méthode personnelle inspirée du ju-jutsu et appelée le "Bartisu". Etablissement de culture physique et de gymnastique médicale, le club est fréquenté par l'aristocratie londonienne. A son retour à Paris, Desbonnet contacte Ernest Régnier, un "bon petit lutteur de gréco-romaine, (...) gagnant difficilement sa vie". Je lui montrais quelques passes. Il accepta avec plaisir et partit pour Londres. Desbonnet met cette période à profit pour louer un trés beau local aux Champs-Elysées, le faire décorer luxueusement et préparer activement une intense publicité.

Après la victoire de Régnier, le succès dépasse les attentes : "immédiatement tout le high-life de Paris vint s'inscrire : le prince de Caraman-Chimay, le duc de Broglie, le prince Murat, le comte Grëhfulle, les artistes Coquelin, Albert Lambert, Mounet-Sully, les docteurs Dartigues, Pagès, Ruffier, le colonel Ferrus, les hommes les plus éminents des lettres, des arts, de l'industrie, etc."

Les premiers "jiu-jitsueurs" font partie de l'élite aristocratique parisienne. Ce sont les mêmes qui s'enthousiasment pour les exploits aériens des frères Wright et qui se retrouvent dans les grands cercles d'escrime, les clubs de yachting ou d'équitation. "La première semaine je fis 25000F de recettes. Ré-Nié ne suffisait plus à la tâche. Son fils devint jiu-jitsuiste. Les sportifs amateurs les plus connus, Albert Surier, Maitrot, James Ruffier, vinrent s'entraîner pour écrire des articles sur cet art merveilleux. Partout les grandes villes de province demandaient des démonstrations."

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